Vivre avec un(e) dysthymique

Bon matin   ma belle   ma douce femme 

img_3909
Ourson: moi   Girafe: mon mari       Photo Vera K.

J’espère, je prie pour que cette « /$%?&*(&*() fatigue te lâche un peu. J’aimerais tellement pouvoir t’aider. Je n’ai que ma compassion et mes bras à t’offrir… T’aime  T’aime tellement   Ton homme à toi   P. XXXXXXXX

Bon matin   ma belle amour… TU NE M’INFLIGES RIEN DU TOUT… ça c’est à l’intérieur de toi. Moi, je suis juste triste de ta tristesse… je me sens impuissant c’est ce qui est plus difficile pour moi, mais ça, ça m’appartient. En tout cas je prie… de ce temps-là je lui crie « Coudonc tu m’entends-tu? » Tu comptes tellement pour moi… Tu ES tellement pour moi. T’aime   À tantôt   Ton homme   P. XXXXXXXX  (petits mots que me laisse mon mari sur la table, le matin, avant de partir travailler)

Quand on est aimée à ce point-là, comment ose-t-on se lamenter? Je me le demande continuellement. J’ai la chance inouïe d’être mariée avec un homme qui se ferait hacher menu pour moi! Qui, après dix ans de vie commune, me trouve encore belle, fine, intelligente… Et qui prie de tout son coeur pour que je me porte le mieux possible!!! Dans ce cas, pourquoi suis-je encore dysthymique???

Parce que l’Amour – même avec une grand A – n’engendre pas de guérison miraculeuse. L’Amour n’est pas une panacée. Aussi bête et aussi triste que cela puisse paraître! La Vie est INJUSTE… de toutes les façons. Et la maladie est bel et bien là, impossible de la nier. Alors, comment composer avec elle?

20160727_163010
Collage: Vera K.

Voici donc un petit mode d’emploi à l’usage de la personne qui vit avec un(e) dysthymique. Il pourrait s’avérer utile! En ce qui me concerne, le diagnostic est clair. Mon mari n’a pas à se demander pourquoi je suis triste, fatiguée, je ne veux voir personne… Il connaît la cause de ces émotions. Si je ne lui avais pas expliqué ce qu’est la dysthymie, il pourrait prendre mes dysfonctions de l’humeur pour des traits de caractère et la situation s’en trouverait aggravée.

Premier point: connaître la maladie. Lisez abondamment sur cette forme de dépression. Vous serez en mesure, par la suite, de poser des questions à des médecins, psychologues, psychiatres ou toutes autres personnes spécialisées en santé mentale sur des points que vous ne comprenez pas très bien. Il se peut que votre première question soit: « Est-ce que la dysthymie se guérit? ». Parce que vous aurez lu dans certains articles que cette maladie se guérit, alors que d’autres affirment le contraire. Malheureusement, les spécialistes que vous rencontrerez seront eux aussi divisés quant à la réponse.

Assez déprimant, je l’avoue… sans jeu de mot! J’étais suivie par un psychiatre qui suggérait que le pronostic concernant la dysthymie n’était pas favorable… Guère encourageant. Quant au médecin spécialisé en santé mentale qui avait formulé le diagnostic de dysthymie, il disait clairement que cette maladie ne se guérit pas, mais qu’on apprend à vivre avec… Plutôt décourageant.

Bémol indispensable: 75% des gens qui souffrent de dysthymie souffrent également d’une autre pathologie (alcoolisme, phobies, anxiété généralisé…). Je fais partie du 25% de dysthymiques purs. Il est peut-être impossible de guérir de la dysthymie si on doit composer avec un ou deux autres troubles de l’humeur. Mais, si le problème c’est la dysthymie et rien d’autre (c’est bien assez quand même!), personnellement je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas connaître le bonheur de voir le mot GUÉRI(E) inscrit dans son dossier médical !!!

Aussi, je pars du principe que cette damnée maladie est guérissable. Même si j’ignore comment… pour l’instant.boris Boris Cyrulnik, qui est un éminent neuropsychiatre, raconte: Je fais partie de la génération des médecins (B. Cyrulnik est né en 1937) à qui on disait que les enfants ne souffraient pas. Nos maîtres nous apprenaient que les voies nerveuses qui transmettaient la douleur n’étaient pas terminées, et, que, donc, un enfant ne souffrait pas. Alors, on pouvait l’opérer sans anesthésie… Ce qui est terrible et faux. C’est faux parce qu’on peut très bien conduire les voies nerveuses ou on peut très bien parler alors que notre lobe temporal gauche n’est pas terminé. Donc, c’était une faute biologique, et, en plus, c’était terrible pour les enfants qui ont été traumatisés par des interventions sans anesthésie… c’est un crime, quoi. On a commis ça au nom d’une théorie absurde. (Stéphan Bureau rencontre Boris Curulnik, p.155, 156)

Serait-ce également une faute biologique et même un crime d’affirmer que la dysthymie ne se guérit pas???

Deuxième point: il existe des groupes d’entraide pour les personnes dont le/la conjoint(e) souffre d’une maladie mentale. J’en ai parlé à mon mari. Il m’a répondu que ça ne l’intéressait pas d’entendre des gens se plaindre (!). Cependant, si vous vous avez besoin d’exprimer vos émotions, d’échanger avec des personnes qui vivent une situation apparentée, ces groupes peuvent apporter une aide précieuse. Vous aussi, vous vivez des émotions plus ou moins pénibles, ne les sous-estimez pas. Pas besoin d’une deuxième personne malade!

Troisième point, et non le moindre: comment négocier avec les symptômes? Ils sont nombreux, le dépliant de la pharmacie en compte quatorze. Votre conjoint(e) ne les présente pas tous (du moins je le souhaite!), mais je vais les passer en revue les uns après les autres. J’aime le travail bien fait!

1. Sentiment d’inutilité, d’impuissance et de désespoir. Ça commence raide! Oui, mais la première chose à se dire c’est qu’on a affaire à la dysthymie qui est une forme de dépression légère, et non à une dépression majeure. Donc les symptômes sont atténués. Aussi, le sentiment d’inutilité, d’impuissance et de désespoir se présente sous une forme modérée.

Ce que je vous conseille ici est d’une importance primordiale et pourrait s’avérer la meilleure façon d’adoucir le quotidien que vous partagez avec une personne souffrant de dysthymie: ne luttez pas contre les symptômes, accueillez-les. Ouvrez grand vos bras, votre coeur, mais juste un peu votre tête! Vous ne pouvez imaginer le pouvoir de l’écoute chaleureuse. Dans notre société intellectualisée à outrance, cette qualité fait cruellement défaut. Écouter semble facile, pourtant cela constitue un véritable défi pour la plupart d’entre nous. Lorsque vous écoutez réellement votre conjoint(e) exprimer son inutilité, son désespoir… vous prenez une partie de ces émotions sur vous. Si vous arrivez à ne pas être trop affecté(e), ce qui n’est pas si simple non plus, votre conjoint(e) se sentira allégé(e) comme par magie!

2. Insomnie ou sommeil excessif. Personnellement, je prends un médicament pour dormir prescrit par mon docteur parce que je souffre d’insomnie (et je ne me creuse pas la tête avec ça). Dans le cas de sommeil excessif… laissez la personne dormir sans la culpabiliser, ce sont des heures volées à la dysthymie!

3. Appétit moins grand que d’habitude, mais parfois beaucoup plus.gateau Si la personne malade n’a plus le goût de manger, il vous faudra faire preuve d’imagination pour stimuler son appétit. Une nutritionniste pourrait vous conseiller. Dans le cas contraire, suggérez à la personne qui mange trop de faire de l’exercice avec vous pour brûler les calories superflues. Excellent aussi pour la production de sérotonine!

4. Difficulté à se concentrer ou à prendre des décisions. En ce qui concerne les petites décisions, je demande souvent à mon mari… de les prendre à ma place! Quant aux grandes, j’attends d’être dans une bonne journée pour décider. Idem pour la concentration, suivre ses fluctuations… sans s’énerver.

5. Manque d’intérêt à participer à des activités. Votre aide peut être très appréciable dans cette situation. La personne qui souffre de dysthymie a besoin de bouger, mais une force d’inertie s’y oppose. Ici, je vous suggère de lutter contre ce symptôme! Insistez (gentiment mais fermement) pour aller au cinéma, au restaurant, au centre commercial… sinon votre conjoint(e) restera assis(e) à lire ou à écouter la télé sans remuer le petit doigt.

6. Diminution des pulsions sexuelles. Je connais un couple qui a consulté un sexologue pour ce symptôme. La consultation s’est avérée bénéfique.

7. Évitement des autres. Le « sôcial » n’est pas la tasse de thé de la personne dysthymique. Pour toutes sortes de raisons évidentes. Mais, encore une fois, poussez un peu pour que votre conjoint(e) voie du monde, pas trop à la fois, et ça ne lui fera que du bien.

8. Crises de larmes sans raison apparente. Accueillez, accueillez, accueillez. Ouvrez grand vos bras et votre coeur. Fournissez les kleenex… L’orage va finir par passer. Et rappelez-vous qu’après la pluie, le beau temps! En ce qui me concerne, les crises de larmes sont souvent causées par un excès de fatigue, aussi, je ne suis pas persuadée que dans le cas de la dysthymie, du moins, elles soient sans raison apparente.

9. Sentiments écrasants de tristesse ou de chagrin. Corollaire du précédent! Ne vous laissez pas accabler par cette tristesse. Quand l’orage est passé, cultivez l’humour. Personnellement, je lis des auteurs qui me font rire (voir Rira bien qui rira le dernier). J’apprécie aussi les films comiques, les spectacles d’humoristes. Créez une banque d’histoires drôles que vous raconterez à votre conjoint(e). Mon mari a toujours une histoire ou une blague en réserve, ce qui allège beaucoup l’atmosphère. Nous rions souvent, croyez-le ou non !

10. Sentiment déraisonnable de culpabilité. S’agirait-il de la vieille culpabilité judéo-chrétienne? Peut-être. Cette nuit, j’ai rêvé que je n’avais pas donné de nouvelles, depuis un bon moment, à mes parents, chez qui j’habite… et je me sentais terriblement coupable (en réalité, ils sont morts depuis dix ans). Je fais régulièrement ce genre de rêve. Est-ce que l’état dépressif ferait ressurgir de vieux conflits avec les parents? Ou est-ce que les vieux conflits avec les parents créent cet état dépressif? La poule ou l’oeuf! Comme vous n’êtes pas psychologue, faites de votre mieux pour tempérer, sans plus.

11. Perte d’énergie, impression d’épuisement. Oubliez les vitamines et autres produits naturels supposés redonner de l’énergie. Ça ne fonctionne pas dans ce cas-ci. Si vous êtes un adepte de l’exercice physique, entraînez doucement votre conjoint(e) à en faire avec vous. Le yoga, le Qi Gong… peuvent aussi aider à retrouver un peu de tonus. Laissez la personne faire des siestes ou dormir douze heures par jour, selon ses besoins. Vous allez probablement constater quelques poussées d’énergie quand le/la dysthymique ressent de l’intérêt pour une activité, et des baisses quand il/elle s’ennuie…

12. Maux de tête et troubles digestifs fréquents. Je suggère l’acupuncture ou d’autres formes de médecine orientale. Pour moi, ça fonctionne bien.

acupuncture

13. Faible estime de soi, dévalorisation de tout ce que l’on fait. Quand mon mari était enfant, il voulait aider son père dans des travaux de menuiserie. Il se plaignait d’être petit et de ne pas pouvoir faire beaucoup de choses. Son père lui répondait: « Le clou que tu as planté, je n’ai pas besoin de le planter… » Aujourd’hui, mon mari valorise tout ce que je fais en utilisant un peu la même formule. Et quelquefois ça marche!

14.img_3839 Pensées relatives à la mort, à des choses morbides ou suicidaires. J’espère que vous ne faites pas partie des gens qui ont la phobie de la mort, à l’instar de notre société occidentale! Parce que, lorsqu’on souffre de dysthymie, on aime bien penser à la mort et en parler. La mort est une « amie », ce qui ne veut absolument pas dire qu’on ait des pensées suicidaires pour autant. Comme mon mari ne craint pas la mort, je peux m’exprimer librement sur le sujet et je lui en suis reconnaissante. Ça me fait du bien de penser que toute cette m… va se terminer un jour. Par ailleurs, si vous remarquez que votre conjoint(e) insiste un peu trop sur le sujet, soyez vigilant. À la dysthymie peut s’ajouter une dépression majeure (« double dépression ») et entraîner des pensées suicidaires qui nécessitent une aide professionnelle rapidement.

À cette déjà longue liste de symptômes, j’en ajouterai un autre (que le dépliant de la pharmacie ne mentionne pas) parce qu’il a son importance et surtout parce que je présente ce symptôme. Négligence de l’apparence et de l’hygiène. Lorsque ma mère est morte, j’ai mis tous ses vêtements dans un seul sac vert que j’ai jeté à la poubelle. Ma mère ne possédait que des guenilles parce qu’elle souffrait de dépression et non parce qu’elle manquait d’argent. Quant à moi, je vais être franche, j’ai une tendance marquée à me laisser aller, à négliger mon apparence et mon hygiène. Ma garde-robe est réduite au strict minimum et je ne fréquente pas ma baignoire très régulièrement! J’apprécierais que mon mari m’amène au magasin, à l’occasion… J’apprécierais aussi qu’il me fasse couler un bain (avec mousse), à l’occasion… Ceci est un message subliminal.

Suggestions de lecture: »VIVRE AVEC LA DÉPRESSION »chien-noir – Comment vivre avec un dépressif: conseils pour un quotidien harmonieux. (Titre original: LIVING WITH A BLACK DOG – How to take care of someone with depression while looking after yourself). Adorable petit livre de Matthew et Ainsley Johnstone. Facile à lire, il est imagé avec beaucoup d’humour et rempli d’informations pertinentes. Bien qu’il traite de dépression majeure, ce livre peut s’avérer utile à toute personne aux prises avec la dysthymie. À lire absolument, ne fut-ce que pour s’accorder le plaisir de se moquer de cette maladie qui annihile le plaisir!

Autre livre que j’ai beaucoup apprécié: « LA DÉPRESSION CONTAGIEUSE » de Ronald M. Podell. Livre écrit par un psychiatre, ce qui n’est pas le cas du premier. Plus volumineux, ne mettant pas particulièrement l’accent sur l’humour, et traitant le sujet plus en profondeur (ici également il est question de dépression majeure) mais fort intéressant grâce à son approche simple, humaine et compatissante de l’auteur. « Les recherches ont démontré, affirme Le Dr Podell, que la présence d’un conjoint chaleureux, attentionné et réconfortant est la plus importante prévention psychologique contre la dépression. Alors, ne mésestimez jamais la valeur d’une bonne relation avec la personne dépressive. »

Finalement, qu’en est-il de la prière?

img_3561
Photo: Vera K.

Lorsque je file un très mauvais coton, mon mari prie pour moi. Alors le gros chien noir rapetisse à vue d’oeil (c’est Winston Churchill qui a vulgarisé cette expression « Black dog » pour désigner la dépression dont il a souffert pendant la plus grande partie de sa vie). Ses prières ont un effet d’apaisement immédiat. À chaque fois, je suis saisie d’émerveillement et de reconnaissance. En réalité, mon mari prie pour moi d’une manière continue, mais il crie plus fort à l’occasion! Sans ses prières débordantes d’amour, ma vie serait intenable. MERCI, mon homme…

Vous qui lisez ces lignes, quelle est l’émotion qui prévaut face à votre conjoint(e) souffrant de dysthymie?

Avez-vous mis au point une « stratégie » avec votre partenaire pour affronter la maladie?

Avez-vous une vie bien à vous en dehors de la maladie (loisirs, sports, amis…)?

N’hésitez pas à m’écrire!

 

La rage au volant

Le passé de cette femme est tragique. Elle a tout souffert: inceste, viol, abus innommables, abandon, humiliations…

Pour survivre, elle a bu. Beaucoup, jusqu’à devenir alcoolique. Il en fallait de l’alcool pour noyer cette armée de démons. Mais les démons ont la vie dure et l’alcool, au lieu de les noyer, décuple leur pouvoir. La femme l’ignorait. Et elle a payé très cher cette ignorance. Un soir, elle est allée dans un bar, a rencontré un homme qui lui a payé à boire et dont elle ne s’est même pas donné la peine de demander le nom. Cet homme la raccompagne chez elle. L’homme s’installe au salon. La femme a beaucoup bu, comme à l’habitude, et sa vessie trop pleine exige une vidange. Elle revient des toilettes et trouve l’homme assis sur le divan. IL EST NU. ELLE LE TUE.

Cette femme raconte son histoire dans un « partage » AA. Aujourd’hui, elle est sobre. Elle a payé sa dette à la société (quelques années en prison). Elle est libérée de la RAGE qui a fait d’elle une meurtrière. Et ce, grâce à la thérapie en douze étapes. J’ai pu constater de visu (pour avoir accompagné mon mari de nombreuses fois dans des « meetings » AA) que cette forme de thérapie fait régulièrement des MIRACLES. Elle est souvent décriée par des professionnels de la santé qui ne la comprennent pas parce qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans une salle des Alcooliques Anonymes, ou alors pas assez souvent pour en saisir l’essence. Je les soupçonne, ces professionnels proprets, de jalousie pure et simple. Il faut dire que leur taux de réussite en matière de thérapie est extrêmement bas. Ce taux de réussite (ou plutôt d’échec!) ne serait toléré dans aucune autre sphère du monde du travail…

Ma famille habite dans la maison de ma grand-mère paternelle. Cette dernière a transformé le premier étage de sa maison en appartement pour son fils et sa bru. Nous avons vécu là une quinzaine d’années. Les relations entre ma mère et ma grand-mère sont assez bonnes, au début. Puis, elles s’enveniment. J’observe les deux femmes se lancer des mots amers, méchants, violents.

img_1524
Photo: Vera K.

Ma grand-mère entretient également une « chicane », qui se transforme en procès (!), avec sa voisine pour une question de clôture. Cette voisine est la mère de mon meilleur ami. Très jeune, je me retrouve dans une vilaine position: coincée entre ma mère et ma grand-mère, d’une part, et entre ma grand-mère et mon ami Jacot avec lequel je partage tous mes jeux, d’autre part.

Les femmes autour de moi expriment beaucoup de colère. C’est terrifiant, pour une petite fille, mais, en plus, cette violence me semble « injuste ». Je ne comprends pas les raisons profondes de la colère de ma mère ni celle de ma grand-mère. Ce que je vois clairement, par ailleurs, c’est que leur colère est déviée. Avec mon instinct d’enfant, je sens que la cible n’est pas la bonne et je suis submergée par un fort sentiment d’injustice. Aussi, inconsciemment, je décide de ne jamais manifester de colère.

Ma grand-mère était en colère parce qu’elle avait eu un mari alcoolique que les voisins avaient surnommé « Bobo le Paresseux » (!) et parce que son fils, qui vivait juste au-dessus de sa tête, était soul, lui aussi, tous les soirs de l’année. Ma mère était en colère parce qu’elle avait un mari alcoolique qui la délaissait totalement. Or, jamais, ces deux femmes n’ont confronté l’objet de leur légitime colère. Ce sont des innocents qui ont payé la facture.

Voilà donc pourquoi je me suis mise à refouler systématiquement ma colère. Or, de la colère, j’en ai ressenti beaucoup à l’égard de ma mère, de mon père et de quelques autres personnes qui m’ont fait du mal. Mais je disposais d’un entrepôt dans lequel je stockais tout ce qui déclenchait des émotions de ce type. Je croyais que mon entrepôt possédait une capacité de stockage infinie. Et j’étais persuadée que sa porte était parfaitement verrouillée. Cependant, j’ignorais que les colères enfermées subissent une sorte de mutation et se transforment en RAGE.

bombeOn peut être une bombe à retardement et l’ignorer complètement, à l’exemple de la femme dont je parle plus haut. Aujourd’hui, je suis consciente d’être moi aussi une bombe qui risque d’exploser et de faire énormément de dégâts si je ne trouve pas le moyen de nettoyer les écuries d’Augias. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte à deux ou trois reprises où j’ai pété les plombs. C’est peu, me direz-vous, en soixante ans d’existence, mais il suffit d’une seule fois pour aboutir en prison et surtout briser la vie de personnes innocentes.

C’est précisément au volant de mon auto que cette RAGE me submerge pour la première fois. De la « glace noire » recouvre l’asphalte. Comme j’ai l’habitude de la conduite en hiver, je ne crains ni la neige ni la glace. Mais cette fois, la chaussée me rend nerveuse, je n’ai pas souvenir d’avoir conduit dans de telles conditions et je roule tant bien que mal.

Je suis arrêtée à la lumière. Elle passe au vert. Je m’avance lentement, une auto venant en sens inverse me coupe pour tourner dans la rue à ma droite. Je freine mais j’ignore si je pourrai m’arrêter avant de percuter la voiture parce que mon auto dérape sur la glace. Je sais que selon le code de la route j’ai la priorité... et tout à coup, la RAGE s’empare de moi. TOTALEMENT.

Je n’ai pas embouti la voiture qui m’a coupé la route… heureusement pour le conducteur (et pour moi!) parce que je me serais jetée sur lui comme un furie. Et, si la chose avait été faisable, je l’aurais envoyé ad patres… Cette RAGE ne m’a pas quittée pendant plusieurs semaines. Je racontais l’incident ou je le revivais toute seule et je ressentais continuellement cette colère meurtrière. Ma RAISON était complètement obnubilée. Les conséquences de mon geste, si je l’avais posé, m’indifféraient totalement. Les gens à qui je parlais me regardaient bizarrement, ce qui ne laissait pas de me surprendre tant je restais persuadée que ma réaction était NORMALE (!).

La RAGE m’a submergée à nouveau dans une situation complètement différente. Je vivais dans un monastère (!) transformé en logements. Le concierge de l’immeuble était détesté de tous. Un jour, je me suis ruée sur cet homme en l’abîmant de bêtises… pour une question de chat qui, selon cet emmerdeur, n’aurait pas dû traîner dans la cour ! Nous étions dehors, dans le jardin, il y avait du monde. Encore une fois, les gens me regardaient d’un drôle d’air, tandis que je m’étonnais qu’ils ne me supportent pas dans ma lutte contre l’ennemi commun. Toute surprise de lire dans leurs yeux une sorte de crainte mêlée d’horreur. Si j’avais pu me voir à ce moment-là, sans doute aurais-je éprouvé moi aussi l’impression d’être en présence d’une folle furieuse...

Pour la médecine chinoise, la colère est une émotion noble, à l’instar de toutes les autres émotions. Si les émotions sont vécues en pleine conscience, tout va bien. Sinon, elles subissent une mutation et il est alors plus difficile de les évacuer. Elles se transforment en rage, dépression, phobies et autres problèmes psychologiques pénibles. Ultimement, elles vont attaquer le corps physique si elles ne sont pas sérieusement prises en considération. Car chaque émotion correspond à un organe précis. Ma docteure chinoise peut certifier que mon foie (siège de la colère) est plein de « toxiiiiiines »…

rembrandt
« Jésus chassant les vendeurs du Temple. »   Rembrandt

Ressentir de la colère contre une personne qui nous a fait du mal est une réaction normale, saine. Même le Christ a éprouvé une sainte colère contre les vendeurs du Temple! Si notre société est violente d’une manière effroyable c’est parce qu’elle ne sait pas comment exprimer normalement, sainement, à défaut de saintement, la colère. Elle redoute les émotions comme la peste et privilégie l’univers pseudo sécurisant de l’intellect. Cela laisse la porte grande ouverte à la violence à travers laquelle s’exprime la RAGE.

Les personnes souffrant de dysthymie ne semblent pas, au premier abord, des candidats à la colère… qui se transforme en rage… qui s’exprime en violence. Ce ne sont là qu’apparences. Pour ma part, durant la journée, je manifeste tous les symptômes ordinaires de la dépression: fatigue, tristesse, mauvaise estime de moi… Mais, durant la nuit, la colère explose dans des rêves d’une violence inouïe! Je hurle, j’insulte, je jure, j’attaque sauvagement tantôt mes parents, tantôt de parfaits inconnus. Le niveau de violence atteint des paroxysmes qui me laissent stupéfaite au réveil. Ces rêves renferment une énergie phénoménale. Je serais sans doute moins fatiguée si je disposais tout à coup de cette force quasi surhumaine!

Malheureusement, je suis du genre à me laisser marcher sur le corps… et à m’en excuser! Je suis persuadée que le fait d’être incapable d’exprimer sainement ma colère contribue à entretenir mon état dépressif chroniquethomas. C’est un cercle très vicieux: mon estime de moi est presque nulle alors je n’ose pas affronter qui que ce soit; je m’en veux alors je m’aime encore moins; je refoule alors je suis encore plus fatiguée... « Cessez d’être gentil, soyez vrai! »(Thomas D’Ansembourg) titre un livre bien connu. Quel soulagement ce serait! Mais, pour tourner le fer dans la plaie, les gens s’obstinent à me répéter régulièrement que j’ai l’air: « gentille, douce… et même sereine(!) » Ce qui a le don de me mettre encore plus en colère!

Personne ne m’a jamais dit, par ailleurs, que j’étais « vraie ». Et pour cause! En réalité, le volcan que j’abrite lance régulièrement des flammèches… quand il n’est pas carrément en éruption. Puisque je ne m’autorise pas une saine expression de ma colère (interdits familiaux et sociaux), je me permets des agressions indirectes. J’adopte un « comportement passif-agressif ». Bien maigre satisfaction! Comme cette attitude est une forme d’hypocrisie (que j’abhorre), j’essaie de l’éviter le plus possible. Elle n’apporte aucune véritable libération.

Mais il existe des gens capables d’être vrais, bien qu’ils soient peu nombreux à ma connaissance. J’ai assisté à une scène très instructive, il y a quelques années. Une femme monte péniblement dans l’autobus. Elle marche en s’appuyant sur des béquilles. Elle n’a pas sitôt remis son billet au chauffeur que ce dernier démarre sur les chapeaux de roues. La pauvre femme se retrouve en déséquilibre complet et menace de tomber au milieu de l’allée.

Heureusement, une personne assise tout près lui porte secours. J’observe la scène de l’arrière de l’autobus. Quelques rues plus loin, la femme active la sonnette, se lève et se dirige vers la sortie, mais, avant de descendre, je la vois qui s’adresse au chauffeur. Je devine qu’elle exprime clairement et calmement son mécontentement face à cet homme qui lui a manqué d’égard. Je remarque que le chauffeur ne réplique pas (j’espère qu’il s’est excusé, mais j’en doute!). Et cette femme sort lentement de l’autobus avec toute sa dignité.

J’envie cette femme. Elle n’a pas traîné avec elle l’incident qui s’est déroulé dans l’autobus. Elle était LIBRE, à la différence des femmes que j’ai connues dans mon enfance. Je demeure persuadée qu’une personne qui possède une excellente estime de soi ne peut pas sombrer dans un état dépressif profond ou chronique. Et encore moins dans la RAGE qui est la manifestation ultime de la haine de soi.

Vous qui lisez cet article, avez-vous déjà été submergé par la RAGE et quelles en furent les conséquences?

Êtes-vous capable d’évacuer votre colère sainement?

Quels moyens utilisez-vous pour vous libérer de la colère?

N’hésitez pas à m’écrire!

img_2028
« Agir dans la colère, c’est s’embarquer dans la tempête. » Proverbe allemand Photo: Vera K.