Fatiguée…

Cela se passe il y a une trentaine d’années. Je suis dans la cuisine. La radio joue. Le poste de radio est placé sur le dessus du réfrigérateur. Renaud commence à chanter:

Jamais une statue ne sera assez grande
Pour dépasser la cime du moindre peuplier
Et les arbres ont le cœur infiniment plus tendre
Que celui des hommes qui les ont plantés
Pour toucher la sagesse qui ne viendra jamais
Je changerai la sève du premier olivier
Contre mon sang impur d’être civilisé
Responsable anonyme de tout le sang versé

Fatigué, fatigué
Fatigué du mensonge et de la vérité
Que je croyais si belle, que je voulais aimer
Et qui est si cruelle que je m’y suis brûlé
Fatigué, fatigué

Fatigué d’habiter sur la planète Terre
Sur ce brin de poussière, sur ce caillou minable
Sur cette fausse étoile perdue dans l’univers
Berceau de la bêtise et royaume du mal
Où la plus évoluée parmi les créatures
A inventé la haine, le racisme et la guerre
Et le pouvoir maudit qui corrompt les plus purs
Et amène le sage à cracher sur son frère

Fatigué, fatigué
Fatigué de parler, fatigué de me taire
Quand on blesse un enfant, quand on viole sa mère
Quand la moitié du monde en assassine un tiers
Fatigué, fatigué

Fatigué de ces hommes qui ont tué les indiens
Massacré les baleines, et bâillonné la vie
Exterminé les loups, mis des colliers aux chiens
Qui ont même réussi à pourrir la pluie
La liste est bien trop longue de tout ce qui m’écœure
Depuis l’horreur banale du moindre fait divers
Il n’y a plus assez de place dans mon cœur
Pour loger la révolte, le dégoût, la colère

Fatigué, fatigué
Fatigué d’espérer et fatigué de croire
A ces idées brandies comme des étendards
Et pour lesquelles tant d’hommes ont connu l’abattoir
Fatigué, fatigué

Je voudrais être un arbre, boire à l’eau des orages
Pour nourrir la terre, être ami des oiseaux
Et puis avoir la tête si haut dans les nuages
Pour qu’aucun homme ne puisse y planter un drapeau
Je voudrais être un arbre et plonger mes racines
Au cœur de cette terre que j’aime tellement
Et que ces putains d’hommes chaque jour assassinent
Je voudrais le silence enfin et puis le vent

Fatigué, fatigué
Fatigué de haïr et fatigué d’aimer
Surtout ne plus rien dire, ne plus jamais crier
Fatigué des discours, des paroles sacrées

Fatigué, fatigué
Fatigué de sourire, fatigué de pleurer
Fatigué de chercher quelques traces d’amour
Dans l’océan de boue où sombre la pensée

Fatigué, fatigué

IMG_3768
Photo: Vera K.

Je m’agrippe des deux mains à mon frigo, et je pleure. Renaud a ouvert la boîte de Pandore. Un désespoir incommensurable s’en est échappé. Chaque mot, chaque virgule de la chanson m’arrachent des larmes. Je suis abattue, prostrée, submergée par un raz-de-marée aussi surprenant qu’inattendu. Je ne comprends pas ce qui se passe. Ni les baleines, ni les Indiens, ni les loups, ni le racisme, ni la guerre… ne sont la cause de ce séisme émotif. Pourquoi, alors, cette épithète répétée ad nauseam – FATIGUÉ FATIGUÉ FATIGUÉ FATIGUÉ FATIGUÉ – fait-elle remonter dans ma gorge une envie de mourir? Je l’ignore en ce moment. Je n’aurai la réponse qu’un vingtaine d’années plus tard. Lorsqu’un médecin spécialisé en santé mentale m’annoncera que je souffre de dysthymie. Et que la dysthymie, comme toutes les formes de dépression, s’accompagne de fatigue. Continuer à lire … « Fatiguée… »

Bonjour tristesse

C’est la veille de Noël. Ma mère a acheté un sapin naturel qui embaume le salon. Elle le décore avec grand soin.

img_3755
Photo: Vera K.

Elle installe des lumières de toutes les couleurs sur l’arbre; accroche des boules aux formes variées, d’une matière fine et fragile comme l’âme des enfants; place, un à la fois, des glaçons, avec beaucoup de patience et parsème aussi les branches de cheveux d’ange. Au pied de l’arbre, la crèche entourée de bergers et de moutons. Les Rois Mages viendront plus tard…

Ma mère cuisine depuis plusieurs jours. Des tartes, des beignes, des sandwichs roulés faits de pain coloré (rose, vert, jaune!), de tourtières. J’oubliais la dinde! Elle aussi, la pauvre(!) a été cuisinée avec amour. Enfin, le dessert royal, la bûche, aussi belle qu’alléchante. Cette opulence gastronomique est étalée sur notre modeste table revêtue pour la circonstance d’une nappe blanche, brodée et parée de vaisselle au motif doré, de diverses pièces d’argenterie, de verres en cristal…

Ce cérémonial m’enchante. Notre minuscule appartement, si peu attrayant, si peu accueillant, est soudain transfiguré. Tout est parfait pour le Réveillon. Ou presque. Peu après le souper, ma mère nous envoie nous coucher, mon frère et moi. Je suis persuadée que je n’arriverai jamais à dormir, mais je m’endors finalement. Et vers minuit, elle vient nous réveiller. C’est l’heure d’ouvrir les cadeaux qu’elle nous a achetés et emballés avec abondance de papiers, de rubans et de choux colorés.

Continuer à lire … « Bonjour tristesse »