La rage au volant

Le passé de cette femme est tragique. Elle a tout souffert: inceste, viol, abus innommables, abandon, humiliations…

Pour survivre, elle a bu. Beaucoup, jusqu’à devenir alcoolique. Il en fallait de l’alcool pour noyer cette armée de démons. Mais les démons ont la vie dure et l’alcool, au lieu de les noyer, décuple leur pouvoir. La femme l’ignorait. Et elle a payé très cher cette ignorance. Un soir, elle est allée dans un bar, a rencontré un homme qui lui a payé à boire et dont elle ne s’est même pas donné la peine de demander le nom. Cet homme la raccompagne chez elle. L’homme s’installe au salon. La femme a beaucoup bu, comme à l’habitude, et sa vessie trop pleine exige une vidange. Elle revient des toilettes et trouve l’homme assis sur le divan. IL EST NU. ELLE LE TUE.

Cette femme raconte son histoire dans un « partage » AA. Aujourd’hui, elle est sobre. Elle a payé sa dette à la société (quelques années en prison). Elle est libérée de la RAGE qui a fait d’elle une meurtrière. Et ce, grâce à la thérapie en douze étapes. J’ai pu constater de visu (pour avoir accompagné mon mari de nombreuses fois dans des « meetings » AA) que cette forme de thérapie fait régulièrement des MIRACLES. Elle est souvent décriée par des professionnels de la santé qui ne la comprennent pas parce qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans une salle des Alcooliques Anonymes, ou alors pas assez souvent pour en saisir l’essence. Je les soupçonne, ces professionnels proprets, de jalousie pure et simple. Il faut dire que leur taux de réussite en matière de thérapie est extrêmement bas. Ce taux de réussite (ou plutôt d’échec!) ne serait toléré dans aucune autre sphère du monde du travail…

Ma famille habite dans la maison de ma grand-mère paternelle. Cette dernière a transformé le premier étage de sa maison en appartement pour son fils et sa bru. Nous avons vécu là une quinzaine d’années. Les relations entre ma mère et ma grand-mère sont assez bonnes, au début. Puis, elles s’enveniment. J’observe les deux femmes se lancer des mots amers, méchants, violents.

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Photo: Vera K.

Ma grand-mère entretient également une « chicane », qui se transforme en procès (!), avec sa voisine pour une question de clôture. Cette voisine est la mère de mon meilleur ami. Très jeune, je me retrouve dans une vilaine position: coincée entre ma mère et ma grand-mère, d’une part, et entre ma grand-mère et mon ami Jacot avec lequel je partage tous mes jeux, d’autre part.

Les femmes autour de moi expriment beaucoup de colère. C’est terrifiant, pour une petite fille, mais, en plus, cette violence me semble « injuste ». Je ne comprends pas les raisons profondes de la colère de ma mère ni celle de ma grand-mère. Ce que je vois clairement, par ailleurs, c’est que leur colère est déviée. Avec mon instinct d’enfant, je sens que la cible n’est pas la bonne et je suis submergée par un fort sentiment d’injustice. Aussi, inconsciemment, je décide de ne jamais manifester de colère.

Ma grand-mère était en colère parce qu’elle avait eu un mari alcoolique que les voisins avaient surnommé « Bobo le Paresseux » (!) et parce que son fils, qui vivait juste au-dessus de sa tête, était soul, lui aussi, tous les soirs de l’année. Ma mère était en colère parce qu’elle avait un mari alcoolique qui la délaissait totalement. Or, jamais, ces deux femmes n’ont confronté l’objet de leur légitime colère. Ce sont des innocents qui ont payé la facture.

Voilà donc pourquoi je me suis mise à refouler systématiquement ma colère. Or, de la colère, j’en ai ressenti beaucoup à l’égard de ma mère, de mon père et de quelques autres personnes qui m’ont fait du mal. Mais je disposais d’un entrepôt dans lequel je stockais tout ce qui déclenchait des émotions de ce type. Je croyais que mon entrepôt possédait une capacité de stockage infinie. Et j’étais persuadée que sa porte était parfaitement verrouillée. Cependant, j’ignorais que les colères enfermées subissent une sorte de mutation et se transforment en RAGE.

bombeOn peut être une bombe à retardement et l’ignorer complètement, à l’exemple de la femme dont je parle plus haut. Aujourd’hui, je suis consciente d’être moi aussi une bombe qui risque d’exploser et de faire énormément de dégâts si je ne trouve pas le moyen de nettoyer les écuries d’Augias. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte à deux ou trois reprises où j’ai pété les plombs. C’est peu, me direz-vous, en soixante ans d’existence, mais il suffit d’une seule fois pour aboutir en prison et surtout briser la vie de personnes innocentes.

C’est précisément au volant de mon auto que cette RAGE me submerge pour la première fois. De la « glace noire » recouvre l’asphalte. Comme j’ai l’habitude de la conduite en hiver, je ne crains ni la neige ni la glace. Mais cette fois, la chaussée me rend nerveuse, je n’ai pas souvenir d’avoir conduit dans de telles conditions et je roule tant bien que mal.

Je suis arrêtée à la lumière. Elle passe au vert. Je m’avance lentement, une auto venant en sens inverse me coupe pour tourner dans la rue à ma droite. Je freine mais j’ignore si je pourrai m’arrêter avant de percuter la voiture parce que mon auto dérape sur la glace. Je sais que selon le code de la route j’ai la priorité... et tout à coup, la RAGE s’empare de moi. TOTALEMENT.

Je n’ai pas embouti la voiture qui m’a coupé la route… heureusement pour le conducteur (et pour moi!) parce que je me serais jetée sur lui comme un furie. Et, si la chose avait été faisable, je l’aurais envoyé ad patres… Cette RAGE ne m’a pas quittée pendant plusieurs semaines. Je racontais l’incident ou je le revivais toute seule et je ressentais continuellement cette colère meurtrière. Ma RAISON était complètement obnubilée. Les conséquences de mon geste, si je l’avais posé, m’indifféraient totalement. Les gens à qui je parlais me regardaient bizarrement, ce qui ne laissait pas de me surprendre tant je restais persuadée que ma réaction était NORMALE (!).

La RAGE m’a submergée à nouveau dans une situation complètement différente. Je vivais dans un monastère (!) transformé en logements. Le concierge de l’immeuble était détesté de tous. Un jour, je me suis ruée sur cet homme en l’abîmant de bêtises… pour une question de chat qui, selon cet emmerdeur, n’aurait pas dû traîner dans la cour ! Nous étions dehors, dans le jardin, il y avait du monde. Encore une fois, les gens me regardaient d’un drôle d’air, tandis que je m’étonnais qu’ils ne me supportent pas dans ma lutte contre l’ennemi commun. Toute surprise de lire dans leurs yeux une sorte de crainte mêlée d’horreur. Si j’avais pu me voir à ce moment-là, sans doute aurais-je éprouvé moi aussi l’impression d’être en présence d’une folle furieuse...

Pour la médecine chinoise, la colère est une émotion noble, à l’instar de toutes les autres émotions. Si les émotions sont vécues en pleine conscience, tout va bien. Sinon, elles subissent une mutation et il est alors plus difficile de les évacuer. Elles se transforment en rage, dépression, phobies et autres problèmes psychologiques pénibles. Ultimement, elles vont attaquer le corps physique si elles ne sont pas sérieusement prises en considération. Car chaque émotion correspond à un organe précis. Ma docteure chinoise peut certifier que mon foie (siège de la colère) est plein de « toxiiiiiines »…

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« Jésus chassant les vendeurs du Temple. »   Rembrandt

Ressentir de la colère contre une personne qui nous a fait du mal est une réaction normale, saine. Même le Christ a éprouvé une sainte colère contre les vendeurs du Temple! Si notre société est violente d’une manière effroyable c’est parce qu’elle ne sait pas comment exprimer normalement, sainement, à défaut de saintement, la colère. Elle redoute les émotions comme la peste et privilégie l’univers pseudo sécurisant de l’intellect. Cela laisse la porte grande ouverte à la violence à travers laquelle s’exprime la RAGE.

Les personnes souffrant de dysthymie ne semblent pas, au premier abord, des candidats à la colère… qui se transforme en rage… qui s’exprime en violence. Ce ne sont là qu’apparences. Pour ma part, durant la journée, je manifeste tous les symptômes ordinaires de la dépression: fatigue, tristesse, mauvaise estime de moi… Mais, durant la nuit, la colère explose dans des rêves d’une violence inouïe! Je hurle, j’insulte, je jure, j’attaque sauvagement tantôt mes parents, tantôt de parfaits inconnus. Le niveau de violence atteint des paroxysmes qui me laissent stupéfaite au réveil. Ces rêves renferment une énergie phénoménale. Je serais sans doute moins fatiguée si je disposais tout à coup de cette force quasi surhumaine!

Malheureusement, je suis du genre à me laisser marcher sur le corps… et à m’en excuser! Je suis persuadée que le fait d’être incapable d’exprimer sainement ma colère contribue à entretenir mon état dépressif chroniquethomas. C’est un cercle très vicieux: mon estime de moi est presque nulle alors je n’ose pas affronter qui que ce soit; je m’en veux alors je m’aime encore moins; je refoule alors je suis encore plus fatiguée... « Cessez d’être gentil, soyez vrai! »(Thomas D’Ansembourg) titre un livre bien connu. Quel soulagement ce serait! Mais, pour tourner le fer dans la plaie, les gens s’obstinent à me répéter régulièrement que j’ai l’air: « gentille, douce… et même sereine(!) » Ce qui a le don de me mettre encore plus en colère!

Personne ne m’a jamais dit, par ailleurs, que j’étais « vraie ». Et pour cause! En réalité, le volcan que j’abrite lance régulièrement des flammèches… quand il n’est pas carrément en éruption. Puisque je ne m’autorise pas une saine expression de ma colère (interdits familiaux et sociaux), je me permets des agressions indirectes. J’adopte un « comportement passif-agressif ». Bien maigre satisfaction! Comme cette attitude est une forme d’hypocrisie (que j’abhorre), j’essaie de l’éviter le plus possible. Elle n’apporte aucune véritable libération.

Mais il existe des gens capables d’être vrais, bien qu’ils soient peu nombreux à ma connaissance. J’ai assisté à une scène très instructive, il y a quelques années. Une femme monte péniblement dans l’autobus. Elle marche en s’appuyant sur des béquilles. Elle n’a pas sitôt remis son billet au chauffeur que ce dernier démarre sur les chapeaux de roues. La pauvre femme se retrouve en déséquilibre complet et menace de tomber au milieu de l’allée.

Heureusement, une personne assise tout près lui porte secours. J’observe la scène de l’arrière de l’autobus. Quelques rues plus loin, la femme active la sonnette, se lève et se dirige vers la sortie, mais, avant de descendre, je la vois qui s’adresse au chauffeur. Je devine qu’elle exprime clairement et calmement son mécontentement face à cet homme qui lui a manqué d’égard. Je remarque que le chauffeur ne réplique pas (j’espère qu’il s’est excusé, mais j’en doute!). Et cette femme sort lentement de l’autobus avec toute sa dignité.

J’envie cette femme. Elle n’a pas traîné avec elle l’incident qui s’est déroulé dans l’autobus. Elle était LIBRE, à la différence des femmes que j’ai connues dans mon enfance. Je demeure persuadée qu’une personne qui possède une excellente estime de soi ne peut pas sombrer dans un état dépressif profond ou chronique. Et encore moins dans la RAGE qui est la manifestation ultime de la haine de soi.

Vous qui lisez cet article, avez-vous déjà été submergé par la RAGE et quelles en furent les conséquences?

Êtes-vous capable d’évacuer votre colère sainement?

Quels moyens utilisez-vous pour vous libérer de la colère?

N’hésitez pas à m’écrire!

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« Agir dans la colère, c’est s’embarquer dans la tempête. » Proverbe allemand Photo: Vera K.

 

Une réflexion sur « La rage au volant »

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