Bonjour tristesse

C’est la veille de Noël. Ma mère a acheté un sapin naturel qui embaume le salon. Elle le décore avec grand soin.

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Photo: Vera K.

Elle installe des lumières de toutes les couleurs sur l’arbre; accroche des boules aux formes variées, d’une matière fine et fragile comme l’âme des enfants; place, un à la fois, des glaçons, avec beaucoup de patience et parsème aussi les branches de cheveux d’ange. Au pied de l’arbre, la crèche entourée de bergers et de moutons. Les Rois Mages viendront plus tard…

Ma mère cuisine depuis plusieurs jours. Des tartes, des beignes, des sandwichs roulés faits de pain coloré (rose, vert, jaune!), de tourtières. J’oubliais la dinde! Elle aussi, la pauvre(!) a été cuisinée avec amour. Enfin, le dessert royal, la bûche, aussi belle qu’alléchante. Cette opulence gastronomique est étalée sur notre modeste table revêtue pour la circonstance d’une nappe blanche, brodée et parée de vaisselle au motif doré, de diverses pièces d’argenterie, de verres en cristal…

Ce cérémonial m’enchante. Notre minuscule appartement, si peu attrayant, si peu accueillant, est soudain transfiguré. Tout est parfait pour le Réveillon. Ou presque. Peu après le souper, ma mère nous envoie nous coucher, mon frère et moi. Je suis persuadée que je n’arriverai jamais à dormir, mais je m’endors finalement. Et vers minuit, elle vient nous réveiller. C’est l’heure d’ouvrir les cadeaux qu’elle nous a achetés et emballés avec abondance de papiers, de rubans et de choux colorés.

Je suis fébrile. Je déballe avec une grande excitation les paquets joliment décorés qui me sont destinés. Parmi ceux-ci, une grande boîte rectangulaire. Cette boîte s’ouvre en deux compartiments retenus par de petites pentures. À l’intérieur, il y a une poupée vêtue d’une somptueuse robe de mariée, couchée dans une des sections de la boîte, et dans l’autre, plusieurs adorables vêtements de ville sont pendus à de minuscules cintres. Cette poupée est l’objet le plus exquis qu’il m’ait été donné de voir.

Une joie incommensurable me submerge en découvrant cette poupée-mariée. Tant de beauté, tant de grâce s’étalent devant mes yeux de petite fille éblouie, comblée, heureuse. Le bonheur que je ressens me semble presque trop grand pour mon coeur d’enfant. J’imagine cependant pouvoir le contenir et le conserver toute ma vie. Or, cette même vie qui vient juste de m’entrouvrir les portes du paradis, me fait cruellement basculer, tout d’un coup, dans l’antichambre de l’enfer.

Je serre tendrement ma précieuse poupée contre mon coeur, je tourne la tête un moment et j’aperçois mon père assis sur la divan. Soûl, comme à son habitude. Avec ce regard débile, aveugle à toute présence humaine, qu’il a quand il boit. Et mon père boit tous les soirs. À l’instant où mes yeux croisent ceux de mon père, je crois mourir.Un douleur foudroyante enserre mon âme et y efface toute trace de joie. Un effroyable sentiment de tristesse m’envahit toute entière.

Je me plains souvent de la fatigue, mais je parle très rarement de la tristesse. Pourtant, je suis triste, indéniablement. Chaque goutte de bière que mon père a bue s’est transmuée en larmes au cours des années. Et ces larmes sont devenues un océan dans lequel j’essaie aujourd’hui de ne pas me noyer. Je ne sais pas comment me libérer de la tristesse. Ce n’est pas faute d’avoir pleuré! Mais même si je pleure assez souvent, c’est comme essayer de vider la mer avec un dé à coudre.

Des décennies après ce Noël fatidique, je visitais le Musée de la Civilisation. Je me suis arrêtée, tout à coup, devant une vitrine dans laquelle était exposée une poupée-mariée très semblable à la mienne. On aurait dit sa soeur, presque sa jumelle. A nouveau, j’ai été saisie par la fulgurante beauté de cette poupée, et à nouveau, les larmes me sont montées aux yeux. J’ai dû faire un effort pour les cacher à la personne qui m’accompagnait et à laquelle je ne voulais pas raconter mon histoire.

Je camoufle ma tristesse avec virtuosité. J’affiche, la plupart du temps, un sourire fendu jusqu’aux oreilles. Je blague. Je ris, même si je sens que le coeur n’y est pas toujours. J’entends régulièrement les gens dire que j’ai l’air bien , que je suis rayonnante… J’ai toujours alors la désagréable impression qu’on parle de quelqu’un d’autre. La seule personne qui sait reconnaître la tristesse dans mes yeux est mon mari. Et le pauvre se sent bien impuissant et bien malheureux dans la circonstance.

J’ai vu, à la télévision, un reportage sur les ours. J’ai oublié de quelle race d’ours il s’agissait et toutes les informations qu’on donnait à leur sujet. Je me souviens seulement qu’on a montré la très belle photo d’une maman ourse avec, à ses côtés, ses deux petits. Un mâle et une femelle, a-t-on précisé. La mère se tenait debout, très droite, elle avait l’air d’avoir pris la pose exprès pour le photographe, et surtout elle semblait extrêmement fière de sa progéniture.

Malheureusement, la mère a été tuée par un mâle, dans une bataille engagée sans doute pour protéger les oursons. Comme c’était triste qu’une si belle famille ait été détruite, faisait remarquer le commentateur. On voyait, par la suite, la petite femelle ourse, marchant seule dans la forêt à la recherche de nourriture. La profonde tristesse de cette enfant était visible dans sa démarche et surtout dans ses yeux. Miroir de ma propre tristesse. Insoutenable. Le souvenir m’est resté si douloureux que je pleure chaque fois en y pensant. (Guy De Maupassant)

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Collage (fragment): Vera K.

Cette tristesse affligeante, destructive, je la vois non seulement dans les yeux des animaux maltraités, abandonnés, mais aussi dans ceux des enfants prisonniers de situations abominables: parents incestueux, guerres, famines…, dans ceux des femmes victimes de la misogynie généralisée, enfin dans ceux des adultes que notre société qualifie, à grands renforts d’euphémismes, de sans abri, d‘itinérants, de SDF (sans domicile fixe)… et qu’elle traite avec un mépris ignoble. Tout cela également est insoutenable.

Autre reportage vu à la télé, réalisé en France sur des SDF. Un équipe d’intervenants sociaux parcourait les rues d’un ville, la nuit, dans le but de persuader des personnes sans domicile fixe d’aller dormir dans un endroit chaud et sécuritaire leur étant réservé. Curieusement, leur offre, pourtant pleine de bon sens et bien intentionnée, n’obtenait pas ou peu de preneurs. Je me rappelle une jeune femme, quasi muette. Le seul mot qui soit sorti de sa bouche fut: »non ».

Assise sur un amoncellement de cartons et de couvertures destinés à l’isoler un peu du froid du sol, elle était entourée de quelques menus objets, ses uniques possessions en ce bas monde. Longtemps, et avec une infinie délicatesse, les bons samaritains ont essayé de l’amadouer, lui faisant remarquer, entre autres, que la situation était dangereuse pour elle parce qu’elle était une femme. Peine perdue. Cette femme, emmurée vivante, était l’image de la plus extrême affliction. Sa tristesse, une forteresse. Inexpugnable.

Impossible d’imaginer une créature humaine plus démunie, plus isolée, dont l’âme épouvantée s’est réfugiée aussi loin que possible du reste de l’humanité afin de survivre à quelque atrocité physique et/ou émotionnelle qui lui a été infligée. Qu’est-il advenu de cette jeune femme pétrifiée, comme l’épouse de Loth, dont le seul crime a été de contempler le Mal alors qu’elle était sans défense? Il y avait longtemps que les larmes ne coulaient plus de ses yeux pas plus que les mots ne sortaient de sa bouche.

Rien n’est plus pathétique que la tristesse sans larmes.

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Collage: Vera K.

Vous qui lisez cet article, dites-moi quel événement fatidique a brisé votre coeur d’enfant et fait s’infiltrer la TRISTESSE dans votre vie.

Quelles sont les situations qui réaniment ce douloureux souvenir?

N’hésitez pas à m’écrire!

 

 

 

 

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